La foule et la solitude : pourquoi Sénèque conseille de fuir la foule

Dans la vie quotidienne, on voit souvent des gens se plaindre de la foule qui les entoure sans relâche, des rues pleines à toute heure, des transports où les corps se pressent, des appareils qui font arriver constamment des voix, des images, des opinions venues de partout. Car cette proximité constante semble peser, et beaucoup pensent que le calme ne peut venir que d’un changement de lieu. Or ils croient qu’en quittant la ville pour la campagne, le bord de la mer ou la montagne, ils laisseront derrière eux ce qui les trouble. Donc ils partent, cherchent des lieux déserts, mais souvent le malaise persiste, car ce qui gêne ne se trouve pas seulement dans le nombre des autres.

Le texte

Tu me demandes ce qu’il faut éviter avant tout ? La foule.

Sénèque, Lettres à Lucilius, 7, 1

Je reviens plus avide, plus ambitieux, plus porté aux plaisirs, et même plus cruel et plus inhumain, parce que j’ai été parmi les hommes.

Sénèque, Lettres à Lucilius, 7, 3

Sénèque revient des jeux du cirque. Il avoue sa faiblesse sans détour : « Je ne rapporte jamais les mœurs que j’avais emportées. »

Ce qu’il veut dire

La foule dont parle Sénèque n’est pas un nombre de corps, c’est une contagion. Au milieu d’elle, on adopte sans s’en rendre compte ses désirs, ses colères, ses jugements.

Le remède ne tient donc pas au lieu, mais aux personnes : « Retire-toi en toi-même autant que tu le peux. Fréquente ceux qui te rendront meilleur, accueille ceux que tu peux rendre meilleurs. Cela se fait dans les deux sens : en enseignant, on apprend. » (7, 8)

Et pour qui craindrait de manquer de public, Sénèque cite Épicure écrivant à un ami : « Ceci n’est pas pour le grand nombre, mais pour toi : nous sommes l’un pour l’autre un théâtre bien assez grand. » (7, 11)

Les erreurs fréquentes

  • Ce n’est pas de la misanthropie. Sénèque met en garde contre les deux pentes : ne pas imiter les méchants parce qu’ils sont nombreux, ni haïr le grand nombre parce qu’il ne nous ressemble pas (7, 7-8).
  • Ce n’est pas une question de lieu. Partir à la campagne ne suffit pas si l’on emporte la foule dans sa tête. Voir à ce sujet la retraite intérieure selon Marc Aurèle.
  • Ce n’est pas un éloge de l’isolement. Pour les stoïciens, l’homme est fait pour la communauté et le bien commun. Il s’agit de choisir sa compagnie, pas de la supprimer.

Dans ma vie

À l’époque de Sénèque, la foule était celle des rues et des jeux. Aujourd’hui, ce serait la masse médiatique, les réseaux sociaux, la sollicitation constante, ce flux incessant qui arrive à travers nos écrans. La foule a changé de visage. Il est important de faire le tri : notre esprit doit être nourri par des sources qui l’élèvent, et non qui le désagrègent.

Le signe est le suivant : lorsque l’on perd sa faculté de recul et de réflexion dans une situation donnée, se demander si cet instant de vie qui nous est pris en vaut vraiment la peine. Parfois, ne rien faire et respirer calmement en se recentrant sur soi vaut bien mieux que d’être pris dans une hystérie hypnotique collective.

Pour aller plus loin

Cette note est extraite de Lettres au visage sans masque, dix-sept lettres courtes sur les masques quotidiens et le retour aux principes stoïciens. Disponible sur Amazon

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