On attribue souvent à Sénèque la formule « s’inquiéter, c’est souffrir deux fois ». Elle ne figure pas telle quelle dans ses œuvres. L’idée, en revanche, est bien de lui : il y revient plusieurs fois dans les Lettres à Lucilius, avec une précision qui vaut mieux que le raccourci.
Le texte
Il y a plus de choses qui nous effraient que de choses qui nous écrasent, et nous souffrons plus souvent de l’opinion que de la réalité.
Sénèque, Lettres à Lucilius, 13, 4
Quelques lignes plus loin vient le conseil : ne sois pas malheureux avant l’heure, car ce que tu redoutes comme imminent n’arrivera peut-être jamais, et en tout cas n’est pas encore arrivé.
Celui qui souffre avant qu’il soit nécessaire souffre plus qu’il n’est nécessaire.
Sénèque, Lettres à Lucilius, 98
En latin : plus dolet quam necesse est, qui ante dolet quam necesse est. La phrase repose sur une répétition : la même mesure, quam necesse est, revient deux fois. Souffrir trop tôt, c’est déjà souffrir trop. Dans la même lettre, Sénèque écrit : calamitosus est animus futuri anxius, l’esprit inquiet de l’avenir est malheureux.
Ce qu’il veut dire
Sénèque distingue trois cas : certaines choses nous tourmentent plus qu’elles ne le devraient, d’autres avant qu’elles ne le devraient, d’autres encore alors qu’elles ne le devraient pas du tout. L’inquiétude relève du deuxième cas : elle avance la douleur.
Si l’événement redouté n’arrive pas, on a souffert pour rien. S’il arrive, on souffre deux fois : une fois en l’imaginant, une fois en le vivant. C’est de là que vient la formule populaire.
Le remède n’est pas l’insouciance. Dans d’autres lettres, Sénèque recommande au contraire de se représenter à l’avance les coups possibles du sort, pour ne pas être pris au dépourvu. La différence tient à l’usage : préparer son esprit à ce qui peut arriver, oui ; vivre déjà le malheur comme s’il était là, non.
Les erreurs fréquentes
- Ce n’est pas une phrase de Sénèque mot pour mot. Sa forme la plus connue aujourd’hui vient du cinéma : dans Les Animaux fantastiques (2016), Norbert Dragonneau dit en version originale « My philosophy is that worrying means you suffer twice ».
- Ce n’est pas un appel à ne rien prévoir. Prévoir est un acte de la raison. S’inquiéter, c’est rejouer sans fin ce qu’on a déjà prévu.
- Ce n’est pas nier la peur. Sénèque prévient lui-même qu’il ne parle pas ici la langue stricte des stoïciens, mais une langue plus humble. Il ne dit pas que la peur n’est rien ; il dit qu’elle est souvent en avance.
Dans ma vie
La préméditation des maux n’est pas l’exercice le plus agréable à faire, d’autant qu’elle semble introduire une contradiction, quand le stoïcisme nous encourage à vivre le moment présent. Pourtant, elle permet de vivre le moment présent plus intensément. Si je pense à la mort, par exemple, je me dis qu’elle finira forcément par arriver un jour, et que c’est justement pour cela que je n’ai pas de temps à perdre aujourd’hui.
Quand on voit certains de nos proches souffrir de l’idée qu’ils se font d’une échéance future ou d’un malheur à venir, je me pose la question : comment faire pour qu’ils transforment cette inquiétude en force pour vivre pleinement leur vie ?
Pour aller plus loin
- « Ce ne sont pas les choses qui nous troublent » : le jugement selon Épictète
- La dichotomie du contrôle, dans le glossaire stoïcien
- Sénèque et les autres stoïciens classiques
- Amor Fati : L’art de répondre, sur l’art d’aimer ce qui arrive
