C’est sans doute la phrase la plus célèbre du stoïcisme. Elle ouvre le cinquième chapitre du Manuel d’Épictète, et elle contient à elle seule toute une manière de vivre.
Le texte
Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur les choses. Ainsi, la mort n’a rien de terrible, sinon Socrate aussi l’aurait jugée telle ; ce qui est terrible, c’est le jugement selon lequel la mort est terrible. Lors donc que nous sommes contrariés, troublés ou affligés, n’en accusons jamais personne d’autre que nous-mêmes, c’est-à-dire nos propres jugements. Accuser les autres de ses malheurs est le fait de celui qui n’est pas instruit ; s’en accuser soi-même, de celui qui commence à s’instruire ; n’accuser ni les autres ni soi-même, de celui qui est parfaitement instruit.
Épictète, Manuel, chapitre 5 (traduction libre d’après le grec)
Le mot grec traduit par « jugements » est dogmata : les opinions, les avis que nous nous formons sur ce qui arrive. Épictète, ancien esclave devenu maître de philosophie, n’a rien écrit lui-même ; le Manuel est un condensé de son enseignement, rédigé par son élève Arrien au IIe siècle.
Ce qu’il veut dire
Entre ce qui nous arrive et ce que nous ressentons, il y a un intermédiaire que nous oublions : notre jugement. Une parole blessante, une perte, un retard, un diagnostic ne nous troublent pas directement. Ils nous troublent à travers ce que nous en disons intérieurement : « c’est injuste », « c’est une catastrophe », « je ne le supporterai pas ».
L’exemple de Socrate. Socrate a affronté la mort sans effroi ; si la mort était terrible en elle-même, elle l’aurait été pour lui aussi. La terreur ne vient donc pas de la mort, mais de l’opinion qu’on s’en fait. Et cette opinion, contrairement à l’événement, dépend de nous.
La fin du passage décrit un chemin en trois étapes : d’abord accuser les autres, puis s’accuser soi-même, enfin n’accuser personne. La dernière étape n’est pas l’indifférence : c’est le moment où l’on cesse de chercher un coupable pour s’occuper de la seule chose sur laquelle on a prise, sa propre réponse.
Les erreurs fréquentes
- Ce n’est pas une invitation à « penser positif ». Épictète ne demande pas de se raconter que tout va bien. Il demande d’examiner le jugement qu’on ajoute aux faits, pour ne garder que ce qui est vrai.
- Ce n’est pas nier la douleur. La douleur physique ou le chagrin existent. Ce que vise Épictète, c’est la couche de détresse que le jugement ajoute par-dessus.
- Ce n’est pas une phrase de Shakespeare. On la confond souvent avec la réplique d’Hamlet : « rien n’est bon ou mauvais en soi, c’est la pensée qui le rend tel ». L’idée est voisine, mais la source est Épictète, quinze siècles plus tôt.
La phrase a eu une longue postérité. Montaigne la place en tête de l’un de ses Essais (livre I, chapitre 14), consacré à l’idée que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l’opinion que nous en avons. Au XXe siècle, les fondateurs des thérapies cognitives, notamment Albert Ellis, l’ont citée comme l’une de leurs sources d’inspiration.
Dans ma vie
Comme la plupart des gens, j’ai l’habitude de réagir à ce qui arrive. Ce réflexe est tout naturel, mais j’ai appris peu à peu à ne pas y répondre immédiatement, en m’aménageant ce que je nomme une pause stoïcienne. Cette pause n’arrête pas le temps, mais elle me permet d’appliquer une technique qui me semble poser les bonnes questions : quels sont les faits ? Comment agir ? Viennent ensuite la volonté et le récit. Il m’arrive aussi de me laisser emporter et de ne revenir que plus tard à cet ancrage. C’est un peu comme ramener son esprit à la maison : au lieu de ruminer le passé, prendre le temps de le désarmer et de le rendre utile à l’action qui en découle aujourd’hui.
Pour aller plus loin
- La dichotomie du contrôle et l’assentiment, dans le glossaire stoïcien
- D’autres citations stoïciennes classées par thème
- Épictète et les autres stoïciens classiques
- Amor Fati, l’art de répondre : une traversée stoïcienne du consentement à ce qui arrive
