Quand on exprime un avis dans nos conversations quotidiennes, on voit souvent des critiques arriver, des mots qui piquent, des désaccords qui pèsent. C’est pourquoi beaucoup se censurent et modifient leur pensée pour éviter des réactions désagréables, ou préfèrent même se taire.
Or ces opinions extérieures qui contraignent à l’auto-censure restent des choses qui ne dépendent pas de nous, car elles viennent des jugements d’autrui, variables et indépendants de notre volonté. Donc en changeant ce que l’on dit pour correspondre à ce que l’on imagine attendu, on crée un écart entre la raison qui nous anime et l’expression que l’on produit, et cet écart que l’on s’inflige en croyant bien faire est bien plus épuisant qu’un éventuel désaccord.
Le texte
Je me suis souvent étonné que chacun s’aime plus que tous les autres, et fasse pourtant moins de cas de son propre jugement sur lui-même que de celui des autres.
Marc Aurèle, Pensées, XII, 4
Qu’est-ce donc qui mérite d’être estimé ? Être applaudi ? Non. Ni, par conséquent, être applaudi par les langues : les louanges de la foule ne sont qu’un claquement de langues.
Marc Aurèle, Pensées, VI, 16
Ce qu’il veut dire
Le paradoxe est simple : on se préfère à tout le monde, et pourtant on laisse les autres décider de ce qu’on vaut. Marc Aurèle, qui était l’homme le plus applaudi de l’Empire, savait ce que valent les applaudissements : un bruit, qui ne change rien à ce qu’on est.
Épictète range la réputation parmi les choses qui ne dépendent pas de nous, avec le corps et les biens (Manuel, 1). Ce que les autres pensent est leur affaire ; ce que nous pensons, disons et faisons est la nôtre. S’épuiser à régler sa parole sur un jugement qu’on ne maîtrise pas, c’est s’occuper de la mauvaise chose.
Il va plus loin : « Si tu veux progresser, accepte de passer pour insensé et stupide au sujet des choses extérieures. » (Manuel, 13)
Les erreurs fréquentes
- Ce n’est pas de l’indifférence aux autres. Marc Aurèle écrit aussi : « Si quelqu’un peut me montrer que je juge ou agis mal, je changerai volontiers » (VI, 21). La critique fondée est un cadeau ; c’est l’approbation qu’il ne faut pas rechercher.
- Ce n’est pas une invitation à choquer. Dire ce qu’on pense n’oblige pas à le dire durement. Le stoïcien parle avec franchise et avec bienveillance.
- La réputation n’est pas mauvaise en soi. C’est un « indifférent » : agréable si elle vient, sans importance si elle manque. Elle ne doit simplement jamais dicter ce qu’on dit.
Dans ma vie
Il est utile de savoir qui l’on peut raisonner, et le silence n’est pas une approbation. Chercher à démontrer son désaccord face à un orage soudain est aussi utile que de faire connaître son désaccord à une personne qui ne sait pas d’où l’on parle.
Pour aller plus loin
- La foule et la solitude : pourquoi Sénèque conseille de fuir la foule
- « Ce ne sont pas les choses qui nous troublent » : le jugement selon Épictète
- Qu’est-ce que la vertu ? La réponse des stoïciens
Cette note est extraite de Lettres au visage sans masque, dix-sept lettres courtes sur les masques quotidiens et le retour aux principes stoïciens. Disponible sur Amazon
