La vraie amitié selon Sénèque : choisir lentement, se donner entièrement

Quand on rencontre des gens au quotidien, on entretient souvent des relations légères, des échanges polis, des invitations par convenance. Car on craint parfois la solitude ou on suit l’habitude sociale, et ces liens se maintiennent sans exigence réelle.

Or ces relations restent superficielles, car on évite les confidences qui engageraient, les désaccords qui troubleraient, les silences qui pèseraient.

En gardant seulement l’apparence de l’amitié, on s’éloigne de ce qu’elle pourrait être, un lien fondé sur la similitude des principes, non sur la simple proximité ou la peur du vide.

Le texte

Délibère de tout avec ton ami, mais d’abord de lui-même. Après l’amitié, il faut faire confiance ; avant l’amitié, il faut juger.

Sénèque, Lettres à Lucilius, 3, 2

Lucilius venait d’appeler « ami » un homme à qui, dans la même lettre, il recommandait de ne pas tout confier. Sénèque relève la contradiction : on donne ce nom trop vite, à des gens qu’on n’a pas vraiment choisis.

Pourquoi est-ce que je me fais un ami ? Pour avoir quelqu’un pour qui je puisse mourir, quelqu’un que je puisse suivre en exil.

Sénèque, Lettres à Lucilius, 9, 10

Ce qu’il veut dire

Pour Sénèque, l’amitié a deux temps. D’abord le jugement : prendre le temps d’examiner celui qu’on fera entrer dans sa vie. Ensuite la confiance entière : une fois l’ami choisi, « mêle-lui tous tes soucis, toutes tes pensées » (3, 3). L’erreur courante est d’inverser l’ordre : se confier vite à n’importe qui, puis se méfier de ceux qu’on a choisis.

Il se méfie aussi des amitiés nouées par intérêt : elles durent tant que l’intérêt dure. Le sage n’a pas besoin d’un ami pour avoir quelqu’un à son chevet quand il est malade, mais pour avoir quelqu’un au chevet de qui s’asseoir. L’amitié est une occasion d’exercer la vertu, pas une assurance.

Et pour qui se demande comment trouver un tel ami, Sénèque cite le philosophe Hécaton : « Je vais te montrer un philtre d’amour sans drogue, sans herbe, sans formule de sorcière : si tu veux être aimé, aime. » (9, 6)

Les erreurs fréquentes

  • « Si tu veux être aimé, aime » n’est pas de Sénèque. Il la cite d’Hécaton, un stoïcien plus ancien dont les œuvres sont perdues.
  • Ce n’est pas un mépris des relations légères. Les échanges polis ont leur place ; Sénèque demande seulement de ne pas les confondre avec l’amitié.
  • Ce n’est pas une amitié par besoin. Le sage se suffit à lui-même ; il désire un ami non pour combler un manque, mais pour donner.

Dans ma vie

L’amitié, comme l’amour, nécessite une sorte de bienveillance quant aux défauts de l’autre, des défauts qui doivent rester acceptables dans l’ordre de nos propres valeurs. Sans cette bienveillance, il n’y aurait que de l’agacement et de la contrariété. Mais cette bienveillance vient forcément de quelque part : par un autre côté, cette personne nous enchante, elle apporte à notre vie un plus indéniable, et en un mot, ses qualités dépassent à nos yeux ses défauts.

Ce qui complique encore un peu la chose, c’est que ce regard bienveillant doit être réciproque, et pouvoir durer dans le temps.

Pour aller plus loin

Cette note est extraite de Lettres au visage sans masque, dix-sept lettres courtes sur les masques quotidiens et le retour aux principes stoïciens. Disponible sur Amazon

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